15 mai 2006
Marchand de sable
Quartier Behoos, à Doki - le Caire – Il est environ 16h et le ciel est bleu. Dans une demi-heure, il sera orange. Déjà, un vent chaud et râpeux annonce l’arrivée du khamsin. Vent de sable qui peut durer 50 jours d’affilée (d’où son nom, khamsin signifiant « cinquante » en arabe), le khamsin est plus courant au printemps. En quelques minutes à peine, le ciel tombe sur la ville et ensable tout ce qu’il touche.
Inutile de lutter, le khamsin s’invite partout et les grains de sable craquent sous la dent. Alors, les yeux plissés, on rentre se calfeutrer chez soi. Et l’on attend que le marchant de sable ait fini sa furieuse tournée.
10 avril 2006
Mouled el Nabi
Quartier El Sayyida Zeinab – Poupées de sucre, friandises colorées et montagnes de loukoums … depuis deux semaines, la gourmandise envahit les rues du Caire. Partout, des stands provisoires s’accaparent les trottoirs. A grand renfort de musique saturée et de guirlandes lumineuses, les marchands se disputent le chaland. C’est la grande fête populaire du mouled el Nabi, l’anniversaire du prophète, que l’on célèbre aujourd’hui. Pour les Egyptiens, cet anniversaire se déroule en famille. On profite de ce jour férié pour se retrouver, manger ensemble les friandises traditionnelles. Les petits garçons reçoivent des chevaux en sucre d’orge et leurs sœurs ont le droit à des poupées en robe de mariée. Une effigie qu’il est également de bon ton d’offrir à sa fiancée.
Au sein de certains cercles d’intellectuels de l’Islam, il existe un réel débat sur la pertinence – ou non – d’une telle célébration. Les penseurs traditionalistes ne voient pas d’un bon œil cette fête trop populaire, arguant qu’elle n’existait pas aux premières heures de l’Islam. En face, les « laxistes » soulignent les sourates du coran, dans lesquelles Dieu encourage à célébrer le prophète. Des considérations qui semblent passer bien au-dessus des préoccupations de l’Egyptien de la rue, trop content d’adoucir un peu un quotidien pas toujours aisé.
Précisions pratiques : le calendrier musulman est lunaire : il comprend 12 mois de 29 ou 30 jours, qui débutent avec le premier croissant visible après la pleine lune. Appelé hégirien en référence au départ, en 622, du prophète de la Mecque (Hégire signifie la rupture, l’exil), le calendrier musulman compte en moyenne 355 jours. Un décalage par rapport au calendrier grégorien qui fait que, chaque année, les fêtes musulmanes « avancent » d’une dizaine de jours. L’année prochaine, le mouled el nabi sera donc célébré le 1er avril.
30 mars 2006
Trois p’tits tours et puis prions
Dans une ancienne medersa du Caire islamique - A l’arrivée, aucune hésitation. Pas un faux pas, à peine un tressaillement. L’homme a tourné sur lui-même pendant près de 50 minutes et il semble frais. D’ailleurs, dans un instant, il sera de retour sur scène, musicien cette fois, pour accompagner en notes de nouvelles toupies humaines.
Avec leurs robes multicolores et leurs pas de danse à peine perceptibles, les derviches tourneurs invitent le spectateur à l’hallucination. Un voyage spirituel, sur fond de notes inlassablement répétées. Une aventure intérieure, jetée à la face de l’incrédule, en une gerbe de couleurs tournoyantes. Quand le derviche tourne, il communie avec son Dieu et propage sa foi, comme une fontaine arrose le promeneur, au grès du vent. Les étincelles de sa folle danse éclaire les visages. La toupie s’emballe encore et toujours, jusqu’à ne plus distinguer que quelques flammes de bonheur. Oui, car les derviches sont heureux. Ils prient dans le sourire, le chant, la musique et la joie. C’est la grâce absolue, la magie du soufisme.
Près de six millions d’Egyptiens seraient affiliés – de près ou de loin – à une confrérie soufie. Un phénomène dont on parle peu. Parce que les confréries dérangent et attirent à la fois. Branche mystique de l’islam, le soufisme prône la communion directe avec Dieu, par la prière et la dévotion. Pour le fidèle soufi, la musique et la danse sont les moyens de transport vers le divin, l’étincelle qui allume la transe. Organisées en tariqa (confréries), les différentes écoles vénèrent un Saint. Et chaque année, elles se réunissent autour de son tombeau, pour en célébrer l’anniversaire. Ce sont les mouled, rassemblements pieux qui donnent lieu alors à de gigantesques scènes de délire collectif. Pour le promeneur de passage au Caire, un spectacle à ne manquer sous aucun prétexte.
Merci à mon papa photographe pour ces superbes couleurs...
23 février 2006
Villes fantômes
Boudée par les touristes étrangers, qui lui préfèrent les plages de la mer Rouge, El-Arish attire surtout les vacanciers locaux, familles égyptiennes qui viennent y chercher un peu de fraîcheur, quand l’été se fait assommant. Mais en ce mois de février, la station balnéaire fait figure de ville abandonnée. Les rues sont vides, les hôtels sonnent creux et, le long de la corniche qui borde la méditerranée, les pavillons gardent leurs volets fermés. Plus à l’Est, à quelques kilomètres de là, une autre ville fantôme : Rafah. Comme Berlin à une autre époque, Rafah a la triste particularité d’être coupée en deux, mutilée par un mur de séparation hideux. De Rafah l’égyptienne, on ne fait que deviner les toits de sa siamoise palestinienne. Derrière les barbelés, un mur criblé de balles rappelle que quelques mètres seulement nous séparent d’un des endroits les plus tendus de la planète : la bande de Gaza et ses camps de fortune. Et malgré sa palette d’ocres, le coucher de soleil sur la plage d’El-Arish a bien du mal à égayer l’endroit.El-Arish - Etrange endroit, que cette station balnéaire du Nord Sinaï, située sur la cote méditerranéenne – entre Alexandrie et Rafah – à 50 kilomètres environ de la frontière avec les territoires palestiniens.
13 février 2006
S’injecter du rêve
Le Caire - CocaCola l'a choisie comme effigie, forçant son grand rival Pepsi à explorer à son tour le vivier des bimbos libanaises. L'offre ne manque pas, le marché en est saturé.
Rien de plus qu'une Britney Spears orientale, peut-être. Mais illustration dansante des paradoxes d'une société qui aime à fantasmer sur ses propres interdits. Là où les femmes sont priées de cacher ces corps que l'on ne saurait imaginer, l'érotisme à peine suggéré s'affiche en musique ; et on se délecte du spectacle, en famille, à l'heure du repas. Comme une injection de paillettes. Du Yémen au Maroc, en passant par le Liban et l'Egypte, Nancy Ajram affole les ondes du monde arabe. Ses clips inondent les chaînes câblées du proche Orient, ses concerts créent l'émeute et les publicitaires s'arrachent son sourire. En plein cœur du Caire, la belle est partout. Panneaux publicitaires géants accrochés aux immeubles, cannettes de soda et t-shirts dans le souk, « Nancy » - comme disent ses fans - étale son hégémonie.
Et que chante-t-elle, la belle ? L’amour, évidemment. Ah … schizophrénie, quand tu nous tiens ! Ici, les mariages restent trop souvent l’affaire des parents, les idylles adolescentes sont clandestines et on en viendrait à s’attendrir quand un jeune couple se prend furtivement la main sur un des ces grands ponts qui enjambent le Nil – hauts lieux des rendez-vous galants ici – le dos tourné à la six voies, les yeux perdus dans la masse des buildings en bord de fleuve. Dans l’univers qui vît naître la belle Shéhérazade, l’amour et l’érotisme n’appartiennent-ils plus qu’aux rêves ? NancyExtrait.mp3
11 février 2006
Assise sur le toit de l'Afrique
Sommet de l’Afrique du foot - Nuit blanche au Caire, après la victoire des Pharaons, en finale de la CAN. Tout un peuple l’espérait et ils l’ont fait : dans un match très intense, engagé et plein de suspens, les Egyptiens ont finalement dompté l’éléphant ivoirien. Au coup de sifflet final, l’Egypte s’est embrasée et un raz de marée a englouti les rues de la capitale. Partout l’euphorie, partout des sourires. Au-delà du succès purement sportif, une liesse qui fait plaisir à voir, pour un peuple pas vraiment gâté par l’actu ces derniers mois. Hystérie collective qui a donné lieu à des scènes improbables ici, comme par exemple ces milliers de jeunes femmes, têtes nues et drapeaux hauts, debout sur le capot des voitures. Et rien que pour cela, on en redemande.
Pour le plaisir, une minute d’euphorie, comme si vous y étiez : ambianceVictoire.mp3
08 février 2006
Prières entendues
Cairo International Stadium, 18h50 – Dans dix minutes, les Pharaons d’Egypte affrontent les Lions du Sénégal, en demi-finale de la Coupe d’Afrique des Nations. Dans le tunnel qui mène à la tribune latérale, une prière s’organise. Une centaine de supporters, se prosternent à même le sol, guidés par un imam de circonstance. Certains prient sur le tapis traditionnel, d’autres ont déployé un drapeau égyptien ou le maillot de l’équipe nationale.
Deux heures plus tard, leur prière est exaucée : le lion est mort ce soir et les Pharaons joueront la finale. priere_pour_un_ballon.mp3
05 février 2006
Super héros arabes
Le Caire - Cela se passe dans un futur plus ou moins proche. Dans un Moyen Orient enfin pacifié, des personnages surprenants combattent l’injustice et le crime.
Jalila, Rakan, Aya et Zein sont les premiers super héros arabes. Dotés de super pouvoirs et de magnifiques tenues de combats, ils affrontent les forces du mal, bien au-dessus des frontières et des différences religieuses. D’ailleurs, jamais la foi des personnages n’est évoquée, “pour qu’aucune religion ne soit considérée meilleure qu’une autre”, explique une note à l’intérieur de chaque numéro. En donnant une place égale aux héros et aux héroïnes, en gommant les frontières et en traitant de sujets tels que la drogue ou l’écologie, les auteurs affichent leur ambition d’amorcer le dialogue, là où la société a encore du mal à poser des mots et des actes.
Basée au Caire, l’entreprise AK Comics se fixe un objectif ambitieux: « combler le fossé socioculturel que les années ont creusé entre l’Occident et le Proche Orient » Leur mission? « Fournir des modèles locaux – composantes essentielles d’une société indépendante – que peuvent représenter par exemple les super héros » Après tout, pourquoi les petits garçons du Caire devraient-ils rêver face aux aventures d’un homme chauve-souris, dans le ciel de Gottam City ?
Clairement ouverts au monde, les créateurs de ces super héros arabes qualifient leur idée de fédératrice. Il y a quelques mois, une école israélienne leur a même passé commande, pour rendre l’apprentissage de l’arabe plus ludique, mais surtout pour offrir aux enfants une autre image de leurs voisins. Aujourd’hui, AK Comics distribue en anglais et en arabe, dans plusieurs pays de la Région et rêve d’une adaptation en dessin animé.
13 novembre 2005
La baraka
Cairo Downtown - Il est des instants un peu magiques, où les rues du Caire se vident de cette foule toujours grouillante. En général, c’est soit parce qu’il est temps de rompre le jeun, pendant le ramadan, soit parce qu’un grand match de foot monopolise les regards. Hier soir, c’était soirée de gala dans toute l’Egypte. Ils étaient sans doute 45 millions devant leur petit écran, à souffrir pour leur équipe fétiche. Alhi, le grand club de la capitale, rencontrait l’Etoile du Sahel, un club tunisien, dans le match retour de la finale de la Ligue d’Afrique des Champions. Les Cairotes avaient ramené le nul de Tunisie et il leur fallait donc s’imposer à domicile. Mission accomplie, avec un score sans appel : 3-0.
La star locale, l’étoile du club, s’est même payé le luxe de marquer à l’ultime seconde du match. Un but un peu chanceux, peut-être, mais magnifique. Son nom ? Mohamad Barakat. Oui oui … comme la « baraka », la bénédiction divine, le coup de pouce du ciel.
07 novembre 2005
La croix de l'Egypte
Quartier Copte, vieux Caire - C’est un sujet tabou ici et pourtant tellement présent : les chrétiens d’Egypte et leur intégration. La population égyptienne compterait environ 10% de chrétiens coptes. Communauté chrétienne la plus ancienne et la plus importante du Moyen Orient, les Coptes sont toujours victimes de discrimination. Selon Christophe Ayad – correspondant de Libération au Caire de 1994 à 2000 et auteur de l’excellent « Géopolitique de l’Egypte » – la question copte est le véritable talon d’Achille de l’Egypte, le révélateur du rétrécissement de l’identité égyptienne à sa composante islamique. Car oublier les Coptes, dans le paysage égyptien, c’est oublier des millions de personnes et un très long passé. C’est en 42 après J.-C que Saint Marc fonda la première église d’Egypte. D’ailleurs, ironiquement, le mot « copte » signifie « égyptien ». En gros, les Egyptiens coptes sont aujourd’hui les descendants des Egyptiens qui ne se sont pas convertis à L’Islam, après la conquête arabe. Divorcé d’avec Rome depuis le concile de Chalcédoine de 451, les Coptes ne répondent aujourd’hui qu’à la seule autorité de leur patriarche orthodoxe d’Alexandrie, Chenouda III.
Direct descendants des Egyptiens du temps des pharaons, donc, les Coptes ne sont pourtant pas considérés comme citoyens à part entière. Une vérité dérangeante, car contraire à l’image chérie de « l’unité nationale égyptienne ». Et s’il est vrai que l’Egypte a connu un « âge d’or » de l’entente confessionnelle, au moment de la lutte contre le colonisateur britannique, l’union semble aujourd’hui bien lointaine. Malgré une place reconnue par la Constitution, les Coptes d’Egypte souffrent toujours de sérieuses discriminations. Simple exemple : la construction de nouvelles églises était encore récemment soumise à une loi datant de l’époque ottomane (qui s’est achevée en en 1817 !) et qui réclamait l’autorisation du chef de l’Etat. Aujourd’hui, c’est au Gouverneur local de donner son accord, ce qui ne garantit en rien, d’ailleurs, davantage d’équité. Un chiffre, cette fois : les Coptes ne représenteraient que 1,5% des emplois de la fonction publique. Les postes de gouverneurs locaux, de doyens d’universités et la haute hiérarchie militaire leurs sont refusés. Ils ne peuvent pas non plus enseigner l’Arabe – qu’ils maîtrisent forcément aussi bien que n’importe quel Egyptien – après l’école primaire. Leur représentation politique suit évidemment cette tendance à l’effacement. A la veille du premier tour des législatives, le parti Parti National Démocrate (PND) au pouvoir ne présente que deux candidats coptes dans ses rangs, sur un total de 444.
Victimes d’une discrimination profonde au quotidien, les Coptes redoutent davantage les poussées de violence sporadiques, généralement déclenchées par des groupes islamistes en lutte avec l’Etat. En s’attaquant ainsi à une minorité, les Islamistes s’en prennent directement à l’Etat, alors pris en étau entre le devoir de protéger une partie de sa population et les reproches de favoritisme que pourrait lui faire la majorité musulmane. Derniers faits en date – extrêmement graves : pas plus tard qu’il y a deux semaines, des manifestations anti-Coptes ont eu lieu à Alexandrie. Au centre du conflit, une pièce de théâtre attribuée à l’église Saint-Georges d’Alexandrie et jugée insultante envers l’Islam. Certainement encouragés par quelques groupuscules extrémistes, les manifestants s’en sont pris aux intérêts coptes, brûlant des voitures et jetant des pierres sur des commerces et des églises. Plus grave encore, trois personnes auraient trouvé la mort dans ces incidents d’un autre âge, que l’on penserait oublié en Egypte.




