Don't you Caire ?

Le Caire et ses rues, le Caire et l'actu. Premiers pas d'un journaliste français venu se perdre dans la capitale égyptienne - Arnaud Saint-Jean -

08 février 2006

Prières entendues

drapeau

Cairo International Stadium, 18h50 – Dans dix minutes, les Pharaons d’Egypte affrontent les Lions du Sénégal, en demi-finale de la Coupe d’Afrique des Nations. Dans le tunnel qui mène à la tribune latérale, une prière s’organise. Une centaine de supporters, se prosternent à même le sol, guidés par un imam de circonstance. Certains prient sur le tapis traditionnel, d’autres ont déployé un drapeau égyptien ou le maillot de l’équipe nationale.

Deux heures plus tard, leur prière est exaucée : le lion est mort ce soir et les Pharaons joueront la finale. priere_pour_un_ballon.mp3

Posté par ArnoSJ à 13:35 - Balades - Commentaires [7] - Permalien [#]


05 février 2006

Super héros arabes

Le Caire - Cela se passe dans un futur plus ou moins proche. Dans un Moyen Orient enfin pacifié, des personnages surprenants combattent l’injustice et le crime.
superh_ro1

Jalila, Rakan, Aya et Zein sont les premiers super héros arabes. Dotés de super pouvoirs et de magnifiques tenues de combats, ils affrontent les forces du mal, bien au-dessus des frontières et des différences religieuses. D’ailleurs, jamais la foi des personnages n’est évoquée, “pour qu’aucune religion ne soit considérée meilleure qu’une autre”, explique une note à l’intérieur de chaque numéro. En donnant une place égale aux héros et aux héroïnes, en gommant les frontières et en traitant de sujets tels que la drogue ou l’écologie, les auteurs affichent leur ambition d’amorcer le dialogue, là où la société a encore du mal à poser des mots et des actes.

Basée au Caire, l’entreprise AK Comics se fixe un objectif ambitieux: « combler le fossé socioculturel que les années ont creusé entre l’Occident et le Proche Orient » Leur mission? « Fournir des modèles locaux – composantes essentielles d’une société indépendante – que peuvent représenter par exemple les super héros » Après tout, pourquoi les petits garçons du Caire devraient-ils rêver face aux aventures d’un homme chauve-souris, dans le ciel de Gottam City ?

Clairement ouverts au monde, les créateurs de ces super héros arabes qualifient leur idée de fédératrice. Il y a quelques mois, une école israélienne leur a même passé commande, pour rendre l’apprentissage de l’arabe plus ludique, mais surtout pour offrir aux enfants une autre image de leurs voisins. Aujourd’hui, AK Comics distribue en anglais et en arabe, dans plusieurs pays de la Région et rêve d’une adaptation en dessin animé.

Posté par ArnoSJ à 19:53 - Balades - Commentaires [4] - Permalien [#]

31 janvier 2006

Pilule bleue pour nuits blanches?

dscn2308Vu à la télé égyptienne - Gros plan sur un clou récalcitrant. Non, rien à faire : si tôt le marteau commence-t-il à frapper, que la pointe rebelle se tord, dérape, incapable de percer le mur. Plusieurs essais, c’est l’échec.

- Cut -

Cette fois, un coup de marteau suffit. La pointe fière et décidée s’enfonce dans le plâtre. L’homme peut enfin accrocher le portrait de sa femme, au sourire éclatant de béatitude. Merci Viagra.

Difficile de faire plus suggestif. Dans une société où le sexe est confiné au statut de tabou ultime, les publicitaires doivent redoubler de créativité…

Posté par ArnoSJ à 10:43 - Commentaires [2] - Permalien [#]

22 janvier 2006

Le festival de (la) CAN

Le Caire – C’est toute l’Afrique du foot s’est donnée rendez-vous en Egypte, où la 25ème Coupe d’Afrique des Nations (CAN) s’est ouverte ce vendredi. Au programme, les 16 meilleures équipes nationales d’Afrique se disputeront, pendant 20 jours, le droit de soulever la prestigieuse coupe. La compétition se déroulera sur quatre pelouses dans le pays, entre le Caire, Alexandrie, et Port Saïd. Au niveau purement sportif, les spécialistes s’accordent pour qualifier cette Can de “plus difficile et plus ouverte de l’histoire”. Car contrairement aux éditions passées, la moitié – ou presque – des équipes peuvent vraiment prétendre à la victoire. Preuve que le foot africain connaît un nivellement vers le haut, une progression illustrée par le nombre toujours plus important de vedettes africaines qui évoluent dans les meilleurs clubs de la planète.

Au niveau extra-sportif, la CAN présente de nombreux attraits pour l’observateur curieux : quelle sera la capacité de l’Egypte à organiser un événement international, entre impératifs sécuritaires et obligation de spectacle ? Quels enjeux – notamment en termes économiques et de marketing – pour un pays qui n’a fait parler de lui récemment que par ses élections présidentielles et législatives chaotiques ?

L’art de remplir un stade

Première constatation, après seulement deux jours de compétition : le public ne répond pas présent ; dans les tribunes en tout cas. Parmi les raisons évoquées, le manque d’intérêt, de la part des Egyptiens, pour les équipes étrangères ; les soucis du quotidien, entre morosité économique et marasme politique, qui rendent le foot encore un peu plus futile qu’il ne l’est ; le prix et la difficulté d’obtenir des places, réservées selon certains à une élite sociale. Pour des raisons évidentes – tant économiques que pour l’image de la compétition – l’Egypte ne peut se permettre de présenter des tribunes vides. D’autant que le fiasco de 1974 est dans toutes les mémoires. Cette année là, l’Egypte accueillait déjà la compétition, mais les Pharaons (surnom de l’équipe nationale) s’étaient fait sortir dès le premier tour. Du coup, les Egyptiens avaient boudé le reste du tournoi et la finale ne s’était jouée que devant 100 spectateurs ! Une honte que ne peut se permettre une nouvelle fois le Comité d’organisation. Pourtant, force est de constater que les spectateurs ne se déplacent que pour leur équipe. Hier, la très médiatique équipe du Cameroun, avec sa pléiade de vedettes internationales, s’est produite devant  quelques centaines de spectateurs seulement, dont une majorité d’étrangers, supporters des deux équipes et journalistes confondus. Forcément, dans un stade de 40.000 places, le vide fait désordre.

dscn2281Alors, pour pallier ce problème un peu trop voyant, les organisateurs ont mobilisé l’armée ! Oui, des milliers de soldats, habillés pour l’occasion en survêtements multicolores, sont venus combler les rangs désertés. Le stratagème peut faire sourire ; le résultat est pitoyable. Imaginez : dans la tribune de gauche, 2000 soldats en pyjamas multicolores, occupés à agiter les bras en scandant des chants appris la veille, à la gloire d’une équipe dont ils ne connaissent même pas le nom. Dans la tribune d’en face, même mosaïque de pantins, mais supporters de l’équipe adverse ! Vu de loin, la mise en scène ressemble à un "Tétris" géant. A la fin de la rencontre, des centaines de camions bâchés de l’armée récupèrent les supporters d’un soir, direction…le prochain match.

Soldats à tout faire

Déjà, ces braves soldats avaient été mobilisés pour la grande cérémonie d’ouverture de la CAN, vendredi dernier, au Cairo International Stadium. Obsédé par la sécurité de l’événement, les autorités avaient déployé des milliers de soldats autour du stade et dans son enceinte, d’autant plus que la rais Moubarak en personne était présent. Mais le gros de la troupe se trouvait sur la pelouse, qui déguisé en scarabée pharaonique, qui portant à bout de bras un énorme disque solaire, symbole divin de l’Egypte antique. Certes, la mise en scène militaire n’a pas laissé grande place aux erreurs de chorégraphie, mais cette rigidité de caserne a pesé sur une cérémonie assez lourde, voire assommante. A noter tout de même deux jolies surprises venues du ciel : largués au-dessus du stade, des parachutistes ont fait atterrir sur la pelouse les drapeaux des 16 pays représentés. En clôture de spectacle, un feu d’artifice titanesque a embrasé la nuit cairote pendant près de vingt minutes. Un spectacle de feu tellement long que les joueurs ont commencé leur échauffement sous les fusées !

D’ailleurs, si les joueurs égyptiens ne réussissent pas un beau parcours, les organisateurs pourront toujours prétexter qu’ils s’agissait en fait de soldats en shorts ; personne n’en sera vraiment surpris…

Posté par ArnoSJ à 21:07 - Commentaires [1] - Permalien [#]

16 janvier 2006

Vogue la galère, suite mais pas fin...

Le Caire - Les autorités égyptiennes ont donc décidé d’autoriser le Clémenceau à emprunter le Canal de Suez. L’affaire se serait apparemment réglée en plus haut lieu, entre Jacques Chirac et Hosni Moubarak, qui n’avaient aucune raisons de vouloir écorner leur bonne entente affichée. Pour justifier sa décision, l’Egypte annonce qu’elle se range au principal argument français, à savoir que le Clémenceau est un bâtiment de guerre – sous responsabilité de l’Etat français – et qu’il n’est donc pas concerné par la Convention de Bâle. Du côté de chez Creenpeace, forcément, on crie au scandale et on dénonce les pressions diplomatiques françaises. Mais si le bateau poubelle peut passer le canal, rien de ne dit pour autant qu’il pourra arriver à bon port. Ce matin, les autorités indiennes ont en effet annoncé que le Clem serait – quoi qu’il arrive – interdit dans les eaux indiennes jusqu’au 13 février prochain. L'Inde veut ainsi disposer du temps nécessaire à une réelle enquete sur la toxicité du navire et sur la capacité de son chantier du Gujarat à le traiter. Bizarre... quand on sait que l'Egypte affirmait encore hier que l'Inde lui avait fourni l'engagement d'accueillir le Clémenceau. Une contradiction de plus, dans cette bataille juridico-politique, dans laquelle la politique environnementale française ne cesse de perdre des plumes.

Au moins, le remorqueur du porte-avions, lui, aura tout le temps d’admirer le paysage…

Posté par ArnoSJ à 15:40 - Commentaires [4] - Permalien [#]

14 janvier 2006

Vogue la galère

Le Caire - Selon leur nature, les déchets peuvent mettre des siècles à disparaître. Dans le genre détritus encombrant, le porte-avions Clémenceau traîne son scandale sur les mers du globe, aujourd’hui bloqué à l’entrée du Canal de Suez. Rappel des faits.

Ancien fleuron de la marine militaire française, le Clem - comme on l’appelle – est arrivé en fin de carrière en 1997, date de son désarmement. Bourré d’amiante, le porte-avions est d’abord envoyé vers l’Espagne. La France espère ainsi contourner la Convention de Bâle, dont elle est signataire et qui interdit le transport maritime de déchets toxiques des pays du Nord vers ceux du Sud. Coup de théâtre : le Clémenceau est renvoyé à la maison, l’Espagne ne désirant pas hériter du cadeau empoisonné. C’est le début du fiasco Clémenceau, navire poubelle à la dérive, sans volontaire pour le recueillir. Le 31 décembre dernier, le Clem quitte la barde de Toulon, direction l’Inde et les chantiers de d’Alang (région du Gujarat) où le navire devrait être entièrement désamienté, avant d’y être mis en pièces. Mais entre temps, les autorités indiennes se rétractent, invoquant la Convention de Bâle. Le Clémenceau se retrouve donc sur la route de l’Inde, sans même la garantie d’y être accueilli, la Cour Suprême indienne ne devant se prononcer que le 20 janvier prochain.

Jeudi 12 janvier, nouveau coup de théâtre : l’agence Reuters annonce que l’Egypte refuse au Clem l’accès au Canal de Suez. Dans la foulée, deux militants de Greenpeace arrivent à aborder le porte-avions et se hissent en haut du mat. L’organisation  écologiste entend ainsi faire pression sur les autorités égyptiennes, pour qu’elles adoptent la même position de prudence que celle de l’Inde. Quelques heures plus tard, un nouveau communiqué annonce que l’Egypte ne refuse pas l’accès au Canal de Suez au Clem, mais réclame davantage de précisions quant à la toxicité du porte-avions. Ce qui pose problème, c’est la coque du bateau : selon Greenpeace, la coque représente en elle-même un déchet toxique, l’organisation réfutant les chiffres avancés par la France et selon lesquels il ne resterait que moins de 0,2 % d’amiante dans le porte-avions. Bloqué à une quinzaine de miles de l’entrée du Canal, le Clémenceau attend depuis que les autorités égyptiennes donnent le feu vert.

C’est donc une partie à trois qui commence, bras de fer entre trois signataires de la Convention de Bâle. Côté français, le mot d’ordre est le calme : inutile d’envisager le fiasco politique d’un retour forcé du Clémenceau. Le ministère de la Défense assure qu’il prépare des documents complémentaires, pour rassurer les autorités égyptiennes. Mais côté égyptien, justement, le ton se veut de plus en plus ferme, les dernières nouvelles annonçant même qu’aucune décision ne sera prise tant que l’Inde ne se sera pas prononcée sur sa volonté – ou non – d’accueillir le navire. Pour Greenpeace, c’est mission accomplie et les deux militants quittent alors le navire, ravis de laisser la France à son imbroglio juridique. En attendant, le Clémenceau continue ses ronds dans l'eau...

Reportage du vendredi 13.01.06 Cl_menceau_13.01.2006.mp3

Reportage du dimanche 15.01.06 (Europe1) Cl_menceau_14.01.2006_21.mp3

Posté par ArnoSJ à 17:25 - Commentaires [1] - Permalien [#]

11 janvier 2006

Aïd Moubarak Saïd

Le Caire - Jours de fête en Egypte et pour les musulmans du monde, qui célèbrent pendant trois jours l’Aïd Al-Kebir, la « grande fête » Appelée aussi « fête du mouton », l’Aïd Al-Kebir commémore le célèbre épisode du sacrifice d’Abraham, à qui Dieu – pour en éprouver la foi – avait demandé de sacrifier son fils. Alors qu’Abraham avait déjà ligoté son fils et s’apprêtait à l’égorger, le Dieu satisfait lui envoya un mouton à sacrifier à sa place. Depuis, l’Aïd Al-Kebir se déroule tous les ans, le 7 du mois Dhou-l-Hijja, qui correspond au mois du grand pèlerinage vers la Mecque. Les fidèles sont donc sensés acheter et sacrifier un mouton selon la tradition, à savoir que la bête doit être tournée en direction de la Mecque, qu’elle doit être égorgée vivante, impérativement avant la prière du matin et que le sacrifice doit être accompagné de formules sacrées. Des règles strictes qui peuvent poser problème pour les musulmans expatriés. Par exemple, les normes européennes relatives à l’abattage des animaux ordonnent un étourdissement des bêtes par électrochoc. Autre problème récurrent, les abattoirs sont souvent insuffisants – ou mal placés par rapport aux foyers de concentration des familles musulmanes – pour assurer ce flux d’abattages. En France, le nombre de moutons égorgés pendant les trois jours de l’Aïd atteindrait les 180.000 têtes. Un nombre qui dépasse largement la capacité des abattoirs et qui encourage de nombreux fidèles à sacrifier leur mouton eux-mêmes, alors que l’abattage individuel est illégal et sanctionné de lourdes contraventions. 

A l’instar des fêtes de Noël, l’Aïd Al-Kebir représente un marché commercial considérable, que les grandes chaînes de distribution ont vite fait d’exploiter. En France, la chaîne Carrefour propose ainsi à ses clients musulmans un mouton halal (licite, conforme aux conditions d’abattage) : importées d’Angleterre, les bêtes sont exécutées selon les règles et le client est invité à commander son mouton à l’avance, afin que les prières puissent être formulées en son nom. Une récupération commerciale, sans doute, mais qui a l’avantage de proposer une alternative légale aux familles musulmanes de France.

Posté par ArnoSJ à 15:13 - Commentaires [0] - Permalien [#]

04 janvier 2006

Meilleurs voeux

de Bruxelles - Tous mes voeux aux lecteurs de ces pages, habitués ou fouineurs de passage, pour cette nouvelle année qui se profile. Qu'elle soit riche en évènements, tout simplement.

Du côté du Caire, les regards resteront braqués sur ce brouillon de démocratie qui peine à s'exquisser, même si les prochaines échéances politiques sont maintenant très lointaines. On scrutera toujours plus attentivement l'évolution interne du pays, des dossiers chauds - comme celui d'Ayman Nour, qui avait fini deuxième des dernières présidentielles et qui aujourd'hui est emprisonné pour d'obscures raisons - aux sujets plus futiles, comme une victoire espérée de l'équipe nationale de foot à la prochaine Coupe d'Afrique des Nations, qui se déroulera en Egypte du 20 janvier au 10 février prochains. Et puis toujours ces dossiers en cours : quel rôle pour l'Egypte, au sein de cette Région qui flambe en Irak, vascille en Syrie et espère au Liban. Quelle partition jouer, au moment où la Palestine prépare ses urnes et qu'Ariel Sharon agonise ; quelle suite donner au problème des réfugiés soudanais... Un rôle que l'on jaugera notamment au comportement égyptien, lors des prochains sommets de la Ligue Arabe. En espérant, aussi, écrire de belles choses sur cette société qui ne cesse de se chercher et qui, entre deux balbutiements, arrive toujours à nous émerveiller.

En attendant, quelques clichés d'une région toute proche : la Corne de l'Afrique. Le Yémen, Djibouti et l'Ethiopie en couleurs, pour le plaisir des yeux.

Posté par ArnoSJ à 02:32 - Commentaires [0] - Permalien [#]

17 décembre 2005

Atteindre Tombouctou [3/3]

mosqu_e5ème jour : Tombouctou. Avec son sable en suspension et ses murs à l’abandon, Tombouctou ressemble à un sablier qui se serait brisé. Le temps ne s’y écoule même plus. Sorti de l’artère principale, qui traverse la ville sans même la regarder, ce n’est qu’enchevêtrement de passages chaotiques, ensablés, défoncés, au  grès des constructions sans charme. Un minuscule marché propose sur ses étales ce que les alentours ont à offrir : rien ou si peu. La ville compterait aujourd’hui environ 30.000 habitants, majoritairement touaregs, ou fils de touaregs, lointains descendants des nomades qui bâtirent la ville.

Mises à part les deux mosquées en terre, en forme de termitières géantes, il ne reste rien de ce qu’a pu être la cité aux toits d’or, que l’explorateur René Caillé croquait en secret, du haut d’un minaret, le cahier de dessin dissimulé dans un Coran. Les centaines de bibliothèques ont cédé la place à un pauvre bookshop pour touristes et les seuls savants qui ont survécu sont ceux qui maîtrisent l’art du rabattage. A chaque coin de rue, on se bouscule pour profiter du visiteur. A Tombouctou, tout le monde est guide, propriétaire de chameau ou spécialiste de virées en jeep. Les enfants qui font leur classe dans le sable apprennent à mendier avant de savoir compter. Le seul moment de spontanéité peut s’observer le soir, à l’heure du « feuilleton ». Quand le sitcom mexicain commence, c’est la ruée générale vers les postes de télévision. Des attroupements de cinquante personnes, gamins turbulents et vieux desséchés, mamans voilées et rabatteurs polyglottes. Tous agglutinés en silence, à suivre les fascinantes histoires de cœur de Pedro et Carmelina. Décidément, la ville a un petit quelque chose de cassé.

march_Alors, pour respirer, on s’écarte, on dépasse les campements de bergers et leurs tentes en formes d’igloo, on enjambe l’étendue d’immondices qui tapisse le seuil du désert et on s’en va s’asseoir sur une dune. Là, face au gros ballon rouge qui se dégonfle, on se prend à rêver à la Tombouctou de René Caillé. Si l’homme est tellement connu ici, c’est parce qu’il a été le premier Européen à atteindre Tombouctou et à en revenir vivant. C'était en 1828. Combien avant lui s’y étaient risqués ? On n’en sait rien, mais c’est l’histoire du dernier candidat – un britannique nommé Alexander Gordon Laing, qui décida le jeune René Caillé à tenter l’aventure. Laing serait parvenu à pénétrer dans la cité interdite, mais sur le chemin retour, il fut stoppé par des touaregs. Incapable de répondre à leurs questions et donc de les rassurer sur ses intentions, l’Anglais aura la gorge tranchée. Quelques mois plus tard, fort de cette expérience, René Caillé se lance à la poursuite de Tombouctou. Il s’arrête quelques temps en Mauritanie, où il apprend des rudiments d’Arabe et mémorise des versets du Coran. Le teint brûlé par le soleil et habillé à la mode locale, l’explorateur peut désormais changer d’identité : pour le reste de son voyage, il sera un Egyptien, adopté par des Français, à la recherche de proches résidant à Tombouctou. Le stratagème est le bon. Après plusieurs mois de voyage, Caillié atteint Tombouctou et convainc les Touaregs de le laisser entrer. Là, pendant vingt jours, il couchera sur papier ses impressions et ses croquis, premiers regards posés par un Occidental sur la ville de légende. De retour en France, après une traversée infernale du Sahara, qui le laissera malade à vie, Caillié est traité en héros, empochant au passage les 10.000 francs promis au premier explorateur qui reviendrait vivant de Tombouctou. Aujourd’hui, tous les gamins de la ville ont le même nom sur les lèvres, la même histoire apprise par cœur. C’est leur gagne pain à eux.

camion6ème jour : Tombouctou – Bamako. Départ à la fraîche, au beau milieu de la nuit. Après avoir traversé le Niger sur un bac, la jeep fonce sur les pistes, direction Douentza, là où le goudron existe. En 10 heures de traversée du désert, à douze dans une jeep prévue pour sept, on ne voit rien, on sent tout. Alors on imagine le relief de la piste, au grès des bonds qu’on fait à bord.

douentza

L’arrivée à Douentza est marquée d’une borne de taille : la grande falaise, point de départ du massif qui délimite le territoire du pays Dogon, de l’autre côté de la montagne, où les hommes vivent toujours dans leurs villages trogolytes, percés dans le roc. Passé ce cap, c’est la grande ligne noire sur terre rouge, jusqu’à Mopti. Cette partie du pays est toujours désertique, grands espaces laissés libres aux immenses troupeaux de moutons et de vaches maigres. 

troupeauArrivé à Mopti en milieu d’après midi, où un bus soi-disant « express » devrait me permettre de boucler le chemin retour dans la nuit. C’était sans compter le troupeau de moutons, ficelés et empaquetés vivants dans des sacs de riz (!), que le car transporte dans ses soutes. Le voyage vers Bamako se fera donc en pointillés, entre les haltes dans les villages, pour échanger, marchander et récupérer de nouvelles bêtes. Je n’ai toujours pas compris s’il s’agissait d’une cargaison légale, d’un extra du voyagiste, ou pourquoi pas de la dote qu’un riche berger de Tombouctou envoyait à sa belle retenue en ville. Bamako que l’on atteindra le lendemain matin, 26 heures après mon départ de Tombouctou.

La boucle est bouclée, j’ai dessiné ma Tombouctou.

Posté par ArnoSJ à 23:25 - Crochet malien - Commentaires [0] - Permalien [#]

16 décembre 2005

Atteindre Tombouctou [2/3]

3ème jour : Fleuve Niger. Au petit matin, les berges du fleuve ont disparu. Le regard a beau scruter le lointain, la terre n’est plus. A mi-parcours entre Mopti et Tombouctou, la pinasse traverse le lac Debo, immense étendue d’eau douce qui, l’espace d’un instant, se déguise en mer intérieure. Quand son embouchure se profile, c’est un désert vert qui approche.

caillouroseDes champs noyés à perte de vue, desquels n’émergent que quelques rochers roses, miettes sans doute égarées, à l’époque où les dieux construisaient des montagnes à Douentza, à une cinquantaine de kilomètres de là. Dans cette végétation aux racines aquatiques, les pirogues des pécheurs semblent glisser sur l’herbe. Et à observer cet oiseau, debout sur ses pattes, à même la surface de l’eau, on imagine l’énorme mammifère sous-marin qui lui sert discrètement de reposoir. En effet, au passage de la pinasse, deux oreilles d’hippopotame font signe et s’éclipsent. A mesure que le fleuve retrouve ses dimensions et que le soleil se dilate toujours plus haut, la végétation perd du terrain. Les berges sont plus sèches, des dunes de sables font leur apparition. A bord, pour lutter contre la chaleur, on ne fait rien. Impassibles, les passagers restent assis et boivent du thé brûlant. Sur la berge qui défile, les tentes rondes, en peau, remplacent de plus en plus souvent les cases en terre. Les scènes du quotidien que l’on vole de coin de l’œil semblent tout droit sorties de livres d’Histoire. On y voit des gamins nus qui courent au bord de l’eau, alors que quelques femmes en pagne rincent des tissus dans le fleuve. En toile de fond, les tentes – où l’on imagine les hommes réunis – parfois un maigre troupeau et puis plus rien. Nouvelle nuit à bord, avec la promesse du capitaine d’arriver à destination au petit matin.

pirogues_village44ème jour : Fleuve Niger – Tombouctou.  Mauvaise surprise dès le petit matin : c’est vrai, la pinasse est arrivée à destination, mais nous ne sommes pas à Tombouctou. Le village qui se réveille s’appelle Dire. Il me faudra trois heures avant de comprendre cette évidence. Trois heures à observer les hommes décharger le rafiot jusqu’aux cales, trois heures avant de réaliser que le bateau ne repartira pas. Inutile de chercher le capitaine, ça fait bien longtemps qu’il s’est enfoncé dans le village. Un village qu’on devine dense, derrière cette minuscule plage qui lui sert de porte sur le monde matériel. Malesh (pas grave), comme disent les Arabes, je saute dans une autre pirogue, bien plus petite, qui doit partir dans l’heure. Cette fois, le chargement est sommaire : des tonnes de ciment en sacs et une dizaine d’âmes perdues. La coque est percée de partout et un type passera tout le voyage à virer l’eau, avec un sceau, qui s’engouffre dans la coquille de noix. Fin de parcours à raz de l’eau, donc, pour un poste d’observation privilégié. Le grand diaporama reprend, avec ses longues séquences de paysages terre et vert puis, soudain, imprévisibles, ses sauts d’humeur en forme de rochers improbables ou de mirages en sable.

dunesAssis sur les talons, à même la tranche de la coque, un touareg m’offre la représentation parfaite du personnage mythifié : profil d’aigle, teint clair comme celui des ses cousins d’Arabie et turban emmêlé, l’homme a tellement défié le soleil, que le blanc de ses yeux en est devenu marron, ses pupilles brillantes comme celles d’un fiévreux. Cette figure du touareg est fascinante. Ses seuls mouvements sont réservés à la préparation du thé, qu’il sort d’on ne sait où, avec tous les ustensiles, comme si les braises déjà rouges attendaient au fond de sa poche. Le reste du temps, seuls ses yeux donnent signe de vie, mais rivés tellement loin derrière l’horizon, qu’on ne songerait à les suivre, de peur de se perdre. Je l’imagine qui rentre enfin sur ses terres, après une trop longue absence. Il va retrouver ses dunes brûlantes, ses troupeaux et ses routes des puits. Peut-être appartient-il aux descendants de Bouctou, cette femme de nomade qui, forte de l’intuition qu’elle y trouverait de l’eau, fit creuser un puits au milieu du désert, là où se dresse aujourd’hui la ville de Timbouctou, « le puits (tim) de Bouctou » D’ailleurs, s’il n’en montre rien, l’homme ne doit pas être à son aise sur cette pirogue. Les marins gardent rarement les moutons…

anes_seuls

C’est en fin d’après-midi que l’embarcadère de Tombouctou se profile enfin. Avec ses cinq baraques en durpecheur_seul, c’est le moins charmant des endroits posés en bord de fleuve. Sauf qu’avec son bac qui assure la traversée des camions et ses jeeps qui font la navette jusqu’en ville, c’est le terminus attendu. D’ici, il reste vingt kilomètres de cratères sablonneux, avant d’atteindre le mythe. A bord, l’excitation de l’arrivée se transforme en vent de panique : ça y est, mon touareg a enfin bougé ! Il fait de grands gestes, même, à mouliner l’air comme un diable, pour ne pas sombrer. Trop loin dans sa méditation, l’homme du désert est passé par-dessus bord et personne ne l’avait remarqué. Demi-tour et repêchage in extremis. C’est bizarre comme tout de suite, penaud et grelottant, les voiles collés aux os, la stature de l’homme mystérieux en a pris un sacré coup…

Posté par ArnoSJ à 13:28 - Crochet malien - Commentaires [3] - Permalien [#]
« Accueil  1  2  3  4   Page suivante »